Quand on voyage, on emporte des bagages. C’est à peine si on s’emporte soi-même. Léger, alerte, on va de l’avant, plein de gourmandises et de rêves… Dans cet esprit de « vacance », ma « polo » et moi avons parcouru avec des amis, le Maroc. Ce fut un enchantement de couleur, de soleil, de vie. Nous descendions les Gorges du Dadès et celles du Todra, A chaque arrêt, de derrière une pierre ou un cactus, surgissaient des enfants. Il s’agglutinaient autour de nous . Des mouches se posaient sur nos bras, sur leurs visages.. Amusée, j’ai dit: « vous êtes aussi collants que des mouches »‘ Les enfants ont sauté de joie: « elle a dit « collants comme des mouches »! Cette expression qu’ils n’avaient jamais entendue « collait » si bien à leur réalité qu’ils en riaient d’étonnement.
Il faisait chaud, si chaud que nous n’avions plus la même notion de la température. Nous descendions vers la dernière ville du désert, Ouarzazat. Folie que de voyager en plein mois d’aout a midi. Le soleil était la a la verticale, nous nous étions drapés dans nos essuies de bain que nous aspergions sans arrêt. Personne sur les routes. Par la fenêtre entrouverte, une haleine brûlante s’engouffrait. Devant nos roues, le vent amoncelait des nuages de sable qui risquaient de nous enliser. Aux portes de l’hôtel, sans air conditionné, toute la nuit les coyotes ont eu des cris de cloches surréalistes. Des milliards de moucherolles flottaient au-dessus de nos corps nus. Mourir de chaleur avait enfin le sens des mots.
A trois heures du matin, avec un petit guide, nous avons démarré pour voir le « lever du soleil sur des dunes ». Dans la nuit, je conduisais vite, très vite, sur la piste en tôle ondulée car la lenteur casse les essieux. Nous nous sommes enfoncés 100 km dans le désert. Nous avons encore eu la force de grimper sur une dune et là devant le ciel noir et, soudain rose, ‘un rose si beau, d’un éclat, d’un éclat si radieux le soleil a surgi. Le sable infini des dunes accrochait la lumière avec des dégradés d’opaline, de gris rose et d’ocre, une splendeur.
Mais aussitôt l’horrible transpiration a jailli de nos corps. Nous rendions au Sahara toute l’eau qui lui manquait, le soleil buvait notre substance, fuir, fuir, un peu d’ombre, nous nous sommes engouffrés dans notre voiture. Nous n’avions qu’un but: rentrer…
Nous nous sommes arrêtés pourtant aux anciennes carrières de marbre d’Erfoud. Les fameux fossiles nous attendaient. Nous étions là, hébétés de chaleur, à chercher quelques débris, lorsque, du fond de l’horizon, une petite silhouette, semblable à un mirage, s’est avancée, ça prenait du temps, elle surgissait d’un ailleurs immense, enfin au milieu de nous avec son panier de fossiles. Harcelés de fatigue et de chaleur, nous évitions de regarder l’enfant qui nous offrait sa marchandise (infiniment plus belle que les reliquats que foulaient nos pieds). Nos faces fermées, ce non muet, horrible. Et la petite voix qui soudain murmure « pourquoi »? Jamais, je n’oublierai. Écrases de chaleur, anéantis de lumière violente, nous n’avons pas eu la force de retenir la silhouette vaincue et solitaire qui s’éloignait, si infime déjà, dans la brume de soleil, jusqu’à l’horizon qui l’a avalée.
Sur le site d’Erfoud, en toute bonne conscience, nous avions dérobé le patrimoine de cet enfant. Lui qui devait vendre pour manger. Jamais je n’oublierai la stupeur triste du regard.
Huguette de Broqueville.